Incadivide : retour d’expérience de Laurianne Levasseur et Grégory Cassini

Deux pilotes, deux vélos différents, un même défi.

L’Incadivide est l’une des épreuves les plus exigeantes du championnat d’ultra-cyclisme BikingMan. Au Pérou, les coureurs doivent composer avec l’altitude, les longues ascensions, les écarts de température, l’isolement et de nombreux kilomètres sans possibilité de ravitaillement. Dans ces conditions, le choix du matériel prend une importance particulière.

Pour revenir sur cette course, nous avons échangé avec deux spécialistes de l’ultra-distance : Laurianne Levasseur, vainqueure du championnat BikingMan 2024, 5e de l’Incadivide et première femme de l’épreuve, et Grégory Cassini, vainqueur du championnat BikingMan 2025 et 3e de cette édition de l’Incadivide.

Tous deux roulent sur des vélos Origine et connaissent parfaitement les exigences de l’ultra-distance. Ils nous racontent leur préparation, leur expérience de la course et les choix de matériel effectués pour affronter les conditions particulières de l’Indadivide.

Une même épreuve, deux coureurs expérimentés et deux configurations à comparer pour comprendre comment ils abordent une course aussi longue, isolée et exigeante.

Portrait Grégory Cassini

Pouvez-vous nous résumer votre course en quelques lignes ? Quels ont été les moments forts de votre Incadivide et, à l’inverse, les moments les plus compliqués ?

Laurianne.L

J’ai réalisé une course pleine sur cet Incadivide, avec une excellente gestion, un mental qui n’a pas fléchi et aussi beaucoup de plaisir. Et pourtant, je n’arrivais pas dans les meilleures dispositions, ce qui renforce mon sentiment de réussite.

Les moments les plus forts ont été les premiers cols à très haute-altitude : l’Abra Amparaes à 4568m et l’Ausangate à 5200m, entre la satisfaction d’être arrivée au sommet, le fait d’avoir franchi un nouveau palier, un record personnel, le tout avec des paysages toujours majestueux. La première journée de course a été beaucoup plus compliqué. J’ai été malade toute la nuit précédant le départ et je ne pouvais plus rien avaler. J’ai retenu mes larmes avant la course, mais avec le recul j’aurais dû évacuer cette négativité qui m’a accompagnée sur les premières heures de course. J’ai pris le départ à jeun et je n’ai réussi à qu’à apporter un peu de glucides après 6 heures de course, même l’eau ne passait pas.

Et sur l’ensemble de la course, j’ai dû composer avec un inconfort et un système digestif au ralenti. Au bout de 2h, je constate que j’avais oublié d’enclencher l’enregistrement de mon GPS, les coutures de mes sacoches craquent dès la première descente, je chute et le dérailleur est touché et en arrivant au CP1, je constate que les vibrations des 105 km de descente ont permis au bouchon de la fiole de préventif que j’avais emportée de se dévisser : toutes les affaires de ma sacoche avant en étaient recouvertes. C’est là que je craque et que la solidarité de l’ultra se met en place. Benjamin Bodot, un concurrent, m’aide à changer la patte de dérailleur et l’on fait un bout de chemin ensemble pour rejoindre un hospedaje une trentaine de km plus loin. Deux assiettes de pâtes, quelques heures de sommeil et je repars avant minuit avec un état d’esprit refait à neuf : merci Benjamin !

Paysages de l'Incadivide

Grégory.C

Ça a été intense, beau, dépaysant et long : une forme de trait d’union entre le voyage et la compétition.

La course est partie vite sous l’impulsion des frères Morin et de Pierre Rolland. De mon côté, j’ai préféré temporiser dans la première bosse pour rester sur un rythme d’ultra et revenir progressivement. J’avais aussi choisi de dormir un peu plus que d’habitude pour gérer au mieux l’altitude, en tablant sur un effort situé entre 3 jours et demi et 4 jours. Au final je termine 3eme en 92H05.

Un moment fort ? Le passage à 5 200 mètres d’altitude : un environnement sauvage, totalement différent et indescriptible ! L’air se raréfie, chaque coup de pédale se mérite et chaque erreur d’allure compte triple ! Pour autant, j’aime cet effort si particulier où le mental prend parfois le pas sur le physique. Arriver au sommet (sans trop pousser !) est déjà une forme d’accomplissement.

Le moment le plus compliqué ? La dernière nuit et la dernière journée. Je n’avançais plus, j’étais collé à la route (et au gravel !). Le froid de la nuit, la fatigue et une alimentation aléatoire m’ont rattrapé ! J’étais incapable de relancer la machine ! Pour dire, je me suis même arrêté manger une Pizza à 3h de l’arrivée !

Gregory Cassini et son Graxx sur l'Incadivide

Qu’est-ce que l’Incadivide vous a apporté personnellement ? Est-ce que cette expérience a changé votre manière d’aborder l’ultra ou ce type de défi ?

Laurianne.L

La course m’a permis de constater que malgré toutes les difficultés que je pouvais rencontrer, j’avais une capacité très forte à réagir, m’adapter, corriger et réparer. C’est une force mentale qui m’aide au quotidien et j’en ai largement pris conscience durant la course.

C’était aussi la première fois que je prenais le temps de réellement dormir. La progression était plus lente que sur les autres ultras, il y avait des contraintes en termes d’altitude et de température qui exigeaient d’appliquer une stratégie de sommeil réfléchie. J’ai dormi 3h par nuit les 3 premières nuits et j’ai pu profiter de chaque journée. C’était incomparable au niveau du plaisir. Et j’ai détesté la nuit blanche qui a précédé mon arrivée.
Cela m’ouvre aussi d’autres perspectives pour aborder des ultras plus longs à l’avenir.

Laurianne Levasseur et les paysages de l'Incadivide

Grégory.C

Sur le plan sportif, cette épreuve m’a confirmé que j’aimais évoluer en haute altitude à vélo… mais aussi que le quatrième jour de course reste encore délicat à gérer pour moi en ultra. Pour autant, j’ai quelques idées d’amélioration !

Sur le vélo, je m’efforce de rester dans ma bulle et d’être focus sur mon effort : C’est un amusement, une forme d’évasion, un jeu avec moi-même comme lors d’un entrainement…sauf que ça dure plus longtemps !

Sur le plan humain, j’aime venir sur les épreuves BikingMan pour l’ambiance, pour le plaisir de retrouver des visages connus et d’imaginer de futures traces de bikepacking.

Grégory Cassini sur un col de l'Incadivide

Comment êtes-vous préparés physiquement et mentalement pour ce défi ?

Laurianne.L

En pleine séparation depuis plusieurs mois, j’ai eu beaucoup de mal à me projeter sur cette course qui avait été diabolisée par mon ex-mari. Les km que j’ai pu faire à ski ou à vélo depuis le début de l’année ont plus souvent été pour décompresser qu’en vue d’un entrainement. Je suis quand même arrivée avec un bon volume avant la course mais rien de cadré niveau entrainement. J’avais fait beaucoup de gravel et naturellement beaucoup de dénivelé. C’est une façon de me préparer qui me convient et qui marche pour moi.

Cependant, la gestion de l’altitude me faisait peur sur ce défi et j’avais effectué 3 semaines d’acclimations en tente hypoxique avant mon départ. Couplé à une semaine sur place avant la course, j’étais au top et je n’ai subi aucun mal des montagnes, un vrai soulagement ! Je n’ai fait aucune préparation mentale. Je pense que c’est une force naturel.

Grégory.C

J’ai suivi ma préparation habituelle, axée sur le développement de la base d’endurance, un peu comme en début de saison. Je roule entre 10 et 15 heures par semaine en intégrant du travail de force, du seuil, de la PMA, des séances under/over, ainsi que quelques courses FFC. Je reste convaincu que pour performer en ultra, il est indispensable de conserver de la vitesse.

En mai, j’avais effectué un itinéraire de bikepacking avec Edwige : la Peru Great Divide (un parcours magnifique). Bien qu’il n’emprunte pas la trace de l’IncaDivide cela m’avait permis de prendre quelques marques : apprivoiser l’altitude, subir les écarts thermiques brutaux entre les journées étouffantes et les nuits glaciales, comprendre le fonctionnement du pays et baragouiner trois mots d’espagnol.

Mentalement, je suis parti comme sur chaque ultra : avec l’humilité face aux éléments, l’envie de bien faire et la certitude qu’il faudra braver des moments difficiles.

Peux-tu nous présenter ton vélo et sa configuration ? (Vélo, transmission, roues, équipements spécifiques…). Pourquoi as-tu fait le choix de ce vélo et de cette configuration au départ ?

Laurianne.L

Je suis partie sur cette course avec un Origine Théorème GR Ultra équipé d’une fourche rigide dont voici le setup :

  • Cintre Ritchey Beacom 420 mm
  • Potence Ritchey 45 mm
  • Roues Prymalh Polaris c25R
  • Pneus Schwalbe Thunder Burt 2.10
  • Sélecteurs : Shimano GRX 820
  • Tige de selle Ritchey WCS Droite
  • Pédalier : Shimano SLX mono plateau de 34
  • Cassette : SLX 10-51
  • Dérailleur arrière : Shimano GRX 822
  • Freins : Shimano MT500

J’avais longtemps hésité avec le GRAXX GTR. La difficulté résidait surtout dans l’inconnu du terrain. Pour faire mon choix, j’ai testé les deux vélos sur un même parcours de 100 km de gravel varié et environ 1900m de dénivelé et le résultat a été sans appel pour le confort et la rapidité.
J’ai néanmoins choisi de faire le 555 Corsica fin mai sur le Graxx (en section de pneu de 40mm) car la proportion de gravel face à la route était assez faible : je me suis faite laminée et j’ai perdu beaucoup de temps sur les parties techniques. Cette expérience m’a permis de finaliser mon choix.
Pour l’Incadivide, deux autres éléments ont été déterminants : le ratio de route vs chemin (en pensant, altitude et poids du vélo chargé) et la possibilité de monter des pneus avec une section large qui offre un confort et une sérénité en descente comme un montée (la sensation d’être un bulldozer !). J’ai choisi de ne pas partir avec une fourche suspendue pensant que la section large de pneu comblerait son absence.

J’avais longtemps hésité avec le GRAXX GTR. La difficulté résidait surtout dans l’inconnu du terrain. Pour faire mon choix, j’ai testé les deux vélos sur un même parcours de 100 km de gravel varié et environ 1900m de dénivelé et le résultat a été sans appel pour le confort et la rapidité.
J’ai néanmoins choisi de faire le 555 Corsica fin mai sur le Graxx (en section de pneu de 40mm) car la proportion de gravel face à la route était assez faible : je me suis faite laminée et j’ai perdu beaucoup de temps sur les parties techniques. Cette expérience m’a permis de finaliser mon choix.
Pour l’Incadivide, deux autres éléments ont été déterminants : le ratio de route vs chemin (en pensant, altitude et poids du vélo chargé) et la possibilité de monter des pneus avec une section large qui offre un confort et une sérénité en descente comme un montée (la sensation d’être un bulldozer !). J’ai choisi de ne pas partir avec une fourche suspendue pensant que la section large de pneu comblerait son absence.

Laurianne Levasseur et son Théorème GR Origine au départ de l'Incadivide

Grégory.C

Je suis parti avec un Origine Graxx GTR, équipé d’un mélange de groupe shimano Dura-Ace / GRX, d’une paire de roues Prymahl Vega C35 Pro montée avec des pneus Caracal Race en 45 mm.

Côté braquets, j’ai opté pour un double plateau 28×46 à l’avant et une cassette 11×40 à l’arrière. Il fallait bien ça pour affronter le relief !

Enfin, j’avais installé des prolongateurs, principalement pour pouvoir varier la position des mains, mais aussi pour gagner de la vitesse sur les portions roulantes, y compris en gravel.

Le petit accessoire coup de coeur : une pompe électrique ! très pratique pour ajuster rapidement la pression des pneus selon la nature du terrain.

Au vu du parcours, il fallait faire des choix clairs : privilégier la performance ou le confort, mais ne pas rester au milieu du gué.

Face à des coureurs comme Pierre Rolland ou Rodney Sonco, je savais qu’il y avait sur le papier des coureurs plus rapides que moi, sans oublier les autres concurrents solides qu’il ne fallait surtout pas sous-estimer.

Par gout de cet aspect stratégique et dans une optique de compétition, j’ai donc voulu pousser le curseur au maximum vers la performance en optimisant tout ce qui consomme des watts : le poids, l’aérodynamisme et le roulement

Le Graxx est une bonne base car il offre un excellent compromis entre rendement et confort.

Gregory Cassini et son Graxx Origine au départ de l'Incadivide

Avec le recul, ce choix s’est-il avéré judicieux face aux conditions particulièrement extrêmes rencontrées sur le terrain de l’Incadivide ?

Laurianne.L

Avec le recul, je me félicite de ce choix de matériel : j’ai eu un confort en descente que je n’aurais pas eu avec le Graxx, ce qui m’a permis de prendre sereinement de la vitesse sur ces portions. Quelques bémols néanmoins au niveau du freinage. Les étiers MT500 sont certes fiables mais mal adaptés aux descentes très longues comme nous avons rencontré sur le parcours. Les disques avaient tendance à chauffer et les plaquettes à coller. Je me suis fait plusieurs frayeurs dans des épingles et cela m’a aussi valu une chute quand je n’ai pu rétablir le blocage de la roue arrière. De vrais freins de XC, 2 ou 4 pistons ventilés auraient été beaucoup plus adaptés. Un autre souci que j’ai rencontré en descente, c’est un vélo un poil trop grand. J’étais sur un cadre S, la plus petite taille disponible mais le fait de passer sur un cintre gravel rallonge le reach, ce qui a engendré quelques douleurs dans le bas du dos et une compression plus importante des mains en descente (même si le cintre Ritchey Beacom permet d’avoir une position très sécurisante sur ces portions).

Laurianne Levasseur sur les sentiers de l'Incadivide

Grégory.C

Objectivement, oui. D’une part, je n’ai eu aucun problème mécanique, hormis deux petites crevaisons que le liquide préventif a immédiatement rebouchées (sans conséquence). D’autre part, quand on regarde le matériel utilisé à l’avant de la course, nous étions tous en full rigide avec des pneus de 45 à 50 mm (à l’exception de Laurianne Levasseur qui roulait en 2.1, il me semble).

Cela dit, sur ce type de parcours, le spectre des vélos adaptés reste large : il va du gravel au VTT semi-rigide.

Grégory Cassini sur l'Incadivide

Si c’était à refaire, quelles évolutions apporteriez-vous à vos vélos respectifs sur une course aussi extrême que l’Incadivide ?

Laurianne.L

Maintenant, en connaissant le terrain, j’équiperai certainement le vélo d’une fourche avec un petit débattement, surtout pour les portions plates ou montantes très défoncées et irrégulières dans le but d’apporter plus de confort. Nerveusement sur la durée, ces passages ont été les plus dur.
Et comme évoqué précédemment, j’améliorerais le freinage.

Enfin, un point que j’ai assez peu abordé, qui ne concerne pas le vélo directement, c’est celui de la bagagerie. J’avais pourtant des sacoches de gravel, peu chargées en poids mais les coutures ont craqué au bout de quelques kilomètres de descente à cause des fortes vibrations. Beaucoup de participants étaient équipés de cargoPack. J’étais assez septique sur ce système et surtout rebutée par le fait de devoir débourser de nouveau plus de 500€ mais j’ai été convaincue par le système : beaucoup plus stable, beaucoup plus pratique pour organiser / ranger ses affaires et de là, un gain de temps. Je n’avais jamais réellement fait d’arrêt pour dormir sur mes courses et c’est toute une organisation quand on doit laisser son vélo loin de la chambre.

Laurianne Levasseur à l'arrivée de la course ultra Incadivide

Grégory.C

C’est une vraie question. Le parcours est vraiment à la limite de ce que l’on peut demander à un gravel 100 % rigide. Techniquement, il n’y avait pas de difficulté et le vélo passe partout, mais la proportion de pistes rocailleuses et les longues descentes m’ont bien secoué.

Installer une fourche télescopique à l’avant avec un petit débattement pourrait être une option intéressante. Le léger surpoids serait sans doute quasiment compensé par le gain de confort et le temps gagné en descente.

C’est le choix que je conseillerais à tous ceux qui n’ont pas d’objectif de classement. Pour les autres… il faut faire ses calculs !

Grégory Cassini à l'arrivée de l'Incadivide

L’Incadivide en quelques chiffres

 1 200 km

24 000 m d+

3 checkpoints

Point culminan à 5 200 m

252 h pour parcourir l’épreuve

Photos non libres de droits

 

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