Three Peaks Bike Race, 2781 kilomètres entre Vienne et Barcelone – Partie 3

La Three Peaks Bike race est une course en solitaire et sans assistance dont le départ a été donné le 10 juillet 2021 à Vienne en Autriche. Le concept pour le parcours est de planifier soi-même sa trace en passant par les trois pics imposés et jusqu’à l’arrivée à Barcelone en Espagne. Découvrez le récit de Julien Duflot, sur son Axxome 350.

Three Peaks Bike Race – partie 3
Le Tourmalet en tête

C’est fini, il n’y a plus de point de passage à viser. Il est temps de se projeter sur Barcelone, destination finale de l’aventure. Je pourrais me croire arrivé s’il ne restait pas 400km et plus de 7000 mètres d’ascension, si je n’avais pas déjà 8 heures de vélo depuis la dernière sieste, si ma monture n’était pas bloquée sur le petit plateau.

Début d’après-midi, les amis sont partis, je me lance dans une dernière modification de parcours improvisée pour contourner les cols de Peyresourde et du Portillon par les vallées de la Neste et de la Garonne. Encore quelques dizaines de km ajoutés à ma trace initiale mais je n’en suis plus à compter… à ce moment-là ça me semble être la meilleure solution mais ça n’est pas si évident. C’est long, pas toujours plat, venté, confirmation que rien ne sera facile jusqu’à l’arrivée.

La frontière espagnole franchie, j’entre dans un 6ème pays depuis le départ. C’est souvent peu de chose mais chaque fois ça demande un petit effort d’adaptation, les comportements sur la route changent, les produits alimentaires en magasin sont différents, la routine n’existe pas sur les routes.

Arrivée à Vielha, première ville traversée de ce côté des Pyrénées, ravito en stations-service, ça ne change pas. J’y suis rejoint par un participant Basque qui dormait à Lourdes aussi cette nuit et croisé dans la matinée. Je lui offre le spectacle de ma grande forme en échappant au sol la glace que j’allais déguster. Je dois lui faire de la peine car il sort du shop avec deux glaces et m’en offre une. Rien qu’une anecdote mais tellement révélateur des relations entre coureurs. On ne fait que se croiser à de rares moments, le temps d’échanger des banalités, de s’assurer que c’est dur pour les autres aussi, de comparer nos itinéraires. Et on se sépare très vite. Je repars derrière comme souvent direction vers le très attendu tunnel de Viehla. J’ai longtemps hésité à l’emprunter et puis il est apparu comme une bonne option, une route large et sans danger au prix de 5 km de montée à passer enfermé dans un tube dans un bruit continu assourdissant.

Le bonheur pour les yeux reviendra après et jusqu’en soirée, les jambes vont bien, le paysage est magnifique, routes sans fin en descente douce et en ligne droite comme je n’en ai jamais vu, je suis complètement seul sur ces terres vraiment sauvages, les villages se font de plus en plus rares. Je n’ai pas de plan précis pour la soirée. Depuis hier, un couvre-feu est instauré en Catalogne entre 1h et 6h le matin, il interdit d’entrer dans le dernier segment obligatoire, 88km, sur ce créneau. Mais j’en suis encore loin et il y a peu de chance que je me présente sur zone avant 6h.

Three Peaks Bike Race

C’est tout de même la dernière nuit que je m’apprête à traverser quand, à 22h00, il reste 220km. Avec 28°C dans l’air, j’ai envie d’avancer tant que possible, dormir dehors et finir en matinée reposé. Mais mon programme va être perturbé et je ne sais pas vraiment encore si ma nuit aurait été meilleure ou moins belle sans cela. Après le Basque croisé à Vielha, je finis ce soir par rattraper Angela après un chassé-croisé toute la journée ponctué d’une brève rencontre en haut de l’Aspin. Elle m’intercepte, arrêtée devant une maison en pleine conversation avec des habitants elle vient de subir une crevaison, a utilisé sa seule chambre à air de rechange et craint de se lancer la nuit sans pièce pour réparer. J’ai toujours sur moi les 3 chambres à air embarquées au départ après 2500km sans incident et je lui en cède une de bonne grâce.

Quelques kilomètres partagés mais je ne sais pas suivre en descente, bloqué sur le petit plateau. Je décroche mais on se retrouvera plus tard juste avant minuit pour partager une incroyable ascension de plus de 20km interminables. Surprenant comme en discutant avec cette compétitrice qui bataille pour la 2ème place féminine, j’en apprends sur les méthodes des leaders qui se scrutent via le tracker GPS, observent les stratégies de sommeil pour mieux les copier ou les contrer, optimisent chaque moment hors du vélo. Longue discussion passionnante, la nuit avance dans une obscurité presque totale tant les villages sont rares. C’est désert ici. Et puis une longue descente encore où je ne pourrai pas pédaler et je perds définitivement le contact avec la championne italienne. Je perds le fil de ma routine aussi.

L’air de rien, ces kilomètres partagés m’ont imposé une allure moins naturelle, des temps de pause réduits aussi et ça fait près de 24 heures que je n’ai pas dormi.

Dans l’euphorie de la dernière nuit, je commence à avoir froid puis très froid alors que le thermomètre m’indique 20°C. Révélateur. Je n’ai toujours pas de stratégie pour dormir, peut-être même je m’imagine aller au bout sans fermer les yeux. Après 8 nuits à moins de 3 heures de sommeil. Avec un manque de lucidité navrant après coup, je m’enfonce dans les abysses de la privation de sommeil que j’avais soigneusement évités jusque-là. Je les connais trop bien, souvent en fin de nuit passée en selle, marqué par des frissons, hallucinations, somnolences, pertes de repères spatiaux et temporels. Mais, quand j’en suis là c’est que le cerveau lutte et résiste depuis quelques heures déjà et il est trop tard pour le débrancher. Je me souviens quelques hésitations dans les rares zones habitées pour trouver un abri accueillant avant que la nuit se termine par de multiples microsiestes en bord de route, posé sans ménagement à côté du vélo, toujours frigorifié, jamais bien installé, ça use mentalement, ça ne permet pas de récupérer et ça n’avance pas… Quand le jour se lève, je suis lessivé, épuisé comme je ne l’ai jamais été depuis le départ.

L’envie de dormir s’efface avec la lumière du jour et le premier café, vers 9h00 j’entre enfin sur la trace finale imposée. À 88km du but et face à 1600m d’ascension, c’est loin d’être une parade mais c’est trop près du but pour imaginer s’arrêter et se reposer. Alors même si le début de parcours autour de Montserrat offre de bien jolis panoramas, je ne profite pas vraiment du moment, la tête asphyxiée par le manque de sommeil… Je n’avance pas vite, je fais trop de pauses mais je me rapproche du but.

11h30, au sommet d’une longue montée encore, je suis à 50km de l’arrivée et je touche au but pour la première fois, dans la tête en tout cas. Parce que la chaleur monte et j’entre dans la fournaise barcelonaise, l’air est atrocement chargé, j’étouffe littéralement quand il faut attaquer la dernière difficulté, le Tibidabo, atroce, sans aucun plaisir. L’arrivée en ville est un supplice, je m’imaginais arriver triomphant et réjouis mais à 20km de l’arrivée, je suis proche de m’arrêter pour pleurer, j’insulte intérieurement l’organisateur qui nous impose une fin de parcours mortifère dans la pollution et le trafic des bus et des autos.

Three Peaks Bike Race

Jusqu’à la fin, le parcours dans le labyrinthe des pistes cyclables offre peu le loisir de décompresser, une attention max est requise jusqu’au bout. J’ai sans doute souffert d’arriver épuisé et au pire moment de la journée, un lundi à 14h, ça a gâché les derniers moments mais c’est une goutte d’eau dans l’océan de plaisir que j’ai pris pendant ces 218 heures et 28 minutes jusqu’à faire face, finalement, à l’arc de triomphe. 

Étrange sensation, comme prévu l’arrivée est anonyme et confidentielle, je peine à repérer l’organisateur, ma cible, la preuve que j’ai atteint mon objectif. Il est là pourtant, sans signe distinctif, ça pourrait ressembler à un rendez-vous covoiturage si je n’avais pas fait 2781 kilomètres, traversé 6 pays et grimpé plus de 30000 mètres pour le retrouver après l’avoir quitté à Vienne 9 jours plus tôt.

Il y a aussi 2 coureurs revenus ici gentiment après la douche mais je me remets difficilement de la matinée pénible, les dents encore serrées…

Il faudra que je reçoive la dotation du finisher, une canette de bière fraîche, pour commencer à me détendre, à sourire, à prendre conscience de ce que je viens d’accomplir… Quelques banalités échangées encore, les photos d’usage, me reviennent, l’incroyable soutien que j’ai reçu et bien vite, je repars déjà parce qu’il est temps de se trouver un logement, un repas et un itinéraire pour rentrer…Un jour sans fin.

Three Peaks Bike Race

Récit par : Julien Duflot

L’itinéraire

  • 🗺️ Distance : 2781 km
  • ⛰️ Dénivelé : 30 000 m D+
  • ⏱️ Temps : 9 jours
  • 📍 Lieu de départ : Vienne, Autriche
  • 🏁 Lieu d’arrivée : Barcelone, Espagne

Le vélo de Julien

Axxome 250

Pour cette aventure, Julien a utilisé un Axxome à patins, équipé d’un groupe Shimano 105 et de roues à moyeu Dynamo.

L’Axxome 350 a été imaginé dès le départ comme un modèle ultra-polyvalent. Son triangle arrière CCT+ et son moulage EPS optimisent le rendement tout en atténuant les vibrations, faisant de lui le partenaire rêvé de toutes vos sorties. Sans exception.

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